Blockchain : l’ère des protocoles ouverts

Est-ce qu’il vaut mieux investir dans Ethereum ou dans Dapper Labs (la société derrière Cryptokitties)?

De façon plus générale, est-ce qu’il vaut mieux investir dans les protocoles ouverts ou dans les sociétés privées qui construisent des applications sur ces protocoles ?

On avait vu dans un article précédent que les protocoles et les apps évoluent dans une boucle rétroactive. Le développement des apps => l’amélioration des protocoles => le développement des apps, etc.. Dans cet article, nous allons analyser comment la valeur se distribuera entre les protocoles ouverts et les apps.

Si vous lisez mon blog depuis quelques temps, vous avez probablement constaté que je suis passionné par les questions relatives à la blockchain. Cela est vrai à double titre : en tant qu’analyste de l’évolution d’Internet et tant qu’investisseur dans les crypto-monnaies.

D’autre part, j’aime modéliser la réalité. C’est-à-dire la représenter d’une façon simplifiée mais efficace pour pouvoir prendre de meilleures décisions. C’est cette méthode que je vous propose ici.

L’objectif consiste à anticiper la rupture de business model et donc la variation de la distribution de valeur qu’amènera le changement de phase du Web. Web 2.0 (protocoles propriétaires fermés) => Web 3.0 (protocoles ouverts basés sur la blockchain).

Les protocoles ouverts et les protocoles fermés

Il y a deux types de protocoles : les protocoles ouverts et les protocoles fermés.

Les protocoles ouverts sont la base de notre système de communication. Par exemple, Internet fonctionne grâce au protocole de transfert de données TCP/IP. Le Web fonctionne grâce au protocole de communication client-serveur HTTP. A chaque fois que vous vous déplacez sur un site, vous utilisez le protocole HTTP (ou sa version sécurisée HTTPS). Les mails fonctionnent grâce au protocole de communication SMTP.

Les protocoles fermés sont les protocoles qui sont insérés dans des applications propriétaires. Ces apps tendent à “enfermer” leurs utilisateurs dans un écosystème de services. L’objectif est d’extraire un maximum de valeur vers les propriétaires du protocole (Google, Apple, Facebook, Twitter, etc.).

Comprendre les incitations financières pour anticiper les changements de business model

Ces derniers temps, les incitations financières ont dirigé les efforts vers le développement des protocoles propriétaires. En effet, l’histoire économique récente nous a appris que ce sont les créateurs (et les investisseurs) des protocoles fermés qui ont capté l’essentiel de la valeur financière d’Internet.

En face, les protocoles ouverts ne sont pas parvenus à développer un business model viable. Faute d’incitations financières suffisantes, leur développement a progressivement été délaissé. Pourtant, nous voyons bien que les protocoles ouverts constituent l’essence d’Internet. Ce sont ces protocoles qui ont apporté les plus grandes innovations.

Actuellement, on constate que Bitcoin, qui est un protocole ouvert, vaut 210 Milliards de dollars. Un protocole ouvert qui vaut autant, cela aurait été impensable il y a dix ans. On observe donc un début de rupture de business model. Il devient pertinent de se demander comment la Blockchain est en train de redistribuer le jeu. Est-ce que l’opération se fera en direction des protocoles ouverts ?

Il est essentiel de tenter de comprendre le futur business model d’Internet. Car c’est la condition sine qua non pour anticiper les transferts de valeur.

C’est avec ces interrogations en tête que je suis récemment tombé sur un article (“Fat Protocols”). C’est un billet de blog de la société Union Venture Square (USV). USV est l’une des sociétés de capital-risque les plus rentables au monde. Ce sont des investisseurs de la première heure dans les crypto-monnaies. Dans l’article ci-dessous, ils expliquent pourquoi ils pensent aussi que les crypto-monnaies vont complètement changer la structure du Web. J’ai trouvé cet article très intéressant et je vous en propose une traduction libre.

Les gros protocoles

Voici une façon de penser les différences entre Internet et la Blockchain. La génération précédente des protocoles partagés (TCP/IP, HTTP, SMTP, …) a produit une immense quantité de valeur. Mais la plupart de cette valeur a été capturée et redistribuée au dessus, sur la couche d’applications. En grande partie sous forme de données (pensez Google, Facebook, etc.).

La couche Internet, en termes de distribution de la valeur, est composée de fins protocoles et de grosses applications. Au fur et à mesure du développement du marché, nous avons appris qu’investir dans les applications produisait les plus grands rendements. Tandis qu’investir directement dans les technologies de protocoles produisait de faibles rendements.

Distribution de la valeur entre les protocoles et les applications dans le Web
Source : https://www.usv.com/blog/fat-protocols

Renversement de la distribution de la valeur

Cette distribution de la valeur entre les protocoles et les applications est renversée avec la structure de la blockchain. Dorénavant, la valeur se concentre dans la couche des protocoles partagés. Ensuite, seule une fraction de cette valeur monte dans la couche des applications. On obtient donc une nouvelle structure de valeur avec des gros protocoles et des fines applications.

Distribution de la valeur entre les protocoles et les applications dans la Blockchain
Source : https://www.usv.com/blog/fat-protocols

Nous voyons cela clairement avec les deux réseaux dominants de blockchain : Bitcoin et Ethereum. Le réseau Bitcoin a pratiquement $ 10B de market cap [chiffres de 2016]. Tandis que les plus grosses compagnies bâties dessus valent au mieux quelques centaines de millions. Et la plupart sont probablement sur-évaluées selon les normes des “fondamentaux du business”. De façon similaire, Ethereum a $ 1B de market cap [chiffres de 2016] avant même l’apparition d’une véritable application de rupture. Et cela seulement un an après son lancement public.

Les deux spécificité des protocoles basés sur la blockchain

En fait, deux spécificités des protocoles basés sur la blockchain sont à l’origine de cette nouvelle distribution de valeur. La première c’est la couche de données partagées. Et la seconde c’est l’introduction du token cryptographique (qui possède une valeur spéculative).

#1 : La couche de données partagées

J’ai déjà écrit sur la couche de données partagées. Bien que le message soit ancien, l’essentiel demeure. En répliquant et en stockant les données des utilisateurs sur un réseau ouvert et décentralisé – plutôt que par des applications individuelles contrôlant l’accès aux données – nous réduisons les barrières à l’entrée pour de nouveaux entrants. Par la même occasion, nous créons, au-dessus, un écosystème de produits et de services plus dynamiques et plus compétitifs.

Comme exemple concret, regardez comme il est facile de passer d’une plateforme d’échange de crypto-monnaies à une autre. Et cela en grande partie parce qu’elles ont toutes un accès égal et libre aux données stockées dans la blockchain. Ici vous avez plusieurs services concurrents, non coopérants, qui sont interopérables les uns avec les autres en vertu de la construction de leurs services au sommet des mêmes protocoles ouverts. Cela oblige le marché à trouver des moyens pour réduire les coûts, construire de meilleurs produits ou innover pour réussir.

#2 : Le protocole du token

Mais un réseau ouvert et une couche de données partagées ne suffisent pas à eux seuls comme facteurs d’incitation pour promouvoir une adoption. Le second composant, le protocole du token, qui doit être utilisé pour accéder au service proposé par le réseau (transaction dans le cas de Bitcoin, puissance de calcul dans le cas d’Ethereum, stockage de fichiers dans le cas de Sia et de Storj, etc.) comble cette lacune.

Nous avons eu la semaine dernière plusieurs discussions à USV concernant le fait d’investir dans des réseaux basés sur la blockchain. Albert [un associé de la firme] a analysé les protocoles de token comme des catalyseurs pour la stimulation de l’innovation dans les protocoles ouverts. Selon lui, ils seront une nouvelle façon de financer la recherche et le développement (via des ICO) et/ou des outils pour créer de la valeur pour les actionnaires (via l’appréciation du token).

Le post d’Albert vous aidera à comprendre comment les tokens stimulent le développement des protocoles. Dans cet article, je vais me concentrer sur la façon dont les tokens stimulent l’adoption du protocole et comment ils affectent la distribution de valeur selon ce que je vais appeler la boucle du token.

La dynamique de la boucle du token

Source : https://www.usv.com/blog/fat-protocols

Quand un token prend de la valeur, il attire l’attention des spéculateurs, des développeurs et des entrepreneurs. Ils deviennent parties prenantes du protocole lui-même et deviennent financièrement intéressés à son succès. Alors, certains des early adopters, éventuellement financés par une partie des énormes bénéfices qu’ils ont fait, construisent des produits et des services autour du protocole. Ils savent que leur succès augmenterait encore plus la valeur de leurs jetons. Aussi, certains de ces projets obtiennent du succès et ramènent de nouveaux utilisateurs dans le réseau et éventuellement des sociétés de capital-risque et d’autres investisseurs. Cela améliore encore la valeur du token. Ce qui ramène encore plus d’attention de la part d’autres entrepreneurs. Ce qui amène plus d’applications, etc.

Il y a deux choses que je veux mettre en évidence dans cette boucle.

#1 : La croissance initiale est tirée par la spéculation

Tout d’abord, notez que la croissance initiale est motivée par la spéculation. Etant donné que la plupart des jetons sont programmés pour être rares, quand l’intérêt pour le protocole augmente, il en est de même pour le prix du token et donc pour la capitalisation boursière du réseau [demande qui augmente pour une offre quasi constante => augmentation du prix]. Parfois l’intérêt augmente bien plus vite que l’offre de token, ce qui conduit à une appréciation semblable à celle d’une bulle.

A l’exception des systèmes délibérément frauduleux, c’est une bonne chose. La spéculation est souvent le moteur de l’adoption technologique. Les deux aspects de la spéculation irrationnelle – le boom et l’explosion de la bulle – peuvent être très bénéfiques à l’innovation technologique.

Le boom attire le capital financier grâce aux premiers profits, dont une partie est réinvestie dans l’innovation. Quelle fraction des investissements dans Ethereum était des réinvestissement d’une partie des profits de Bitcoin ? Et les investissements dans DAO, une partie des profits d’Ethereum ?

Et la récession peut en fait soutenir l’adoption à long terme de la nouvelle technologie tandis que les prix dépriment. En effet, les investisseurs qui ont perdu de l’argent cherchent à se “refaire” en promouvant et en créant de la valeur autour de la technologie. Regardez par exemple, le nombre de sociétés liées à Bitcoin qui ont été crées par des early adopters après le crash de 2013.

#2 : L’augmentation de la valeur du protocole

Le second aspect à souligner est ce qui se passe vers la fin de la boucle. Des applications commencent à apparaître. Puis certaines montrent des premiers signes de succès. Alors, deux choses se passent sur le marché des protocoles de jeton. D’abord, de nouveaux utilisateurs sont attirés par le protocole. Ce qui augmente la demande pour le token (puisque vous en avez besoin pour accéder au service). Ensuite, les investisseurs actuels conservent leurs jetons car ils anticipent une augmentation du prix du token ; ce qui limite encore l’offre disponible de tokens.

Cette combinaison des forces fait augmenter le prix si la création de nouveaux jetons est suffisamment rare. La nouvelle augmentation de la market cap du protocole attire de nouveaux entrepreneurs et investisseurs, et la boucle se répète.

L’essentiel de cette dynamique c’est l’effet qu’elle a sur la répartition de la valeur tout le long des différentes couches. La market cap du protocole croit toujours plus vite que la valeur combinée des applications construites sur elle. Car le succès de la couche applicative incite à la spéculation sur la couche du protocole. Et, à nouveau, l’augmentation de la valeur de la couche du protocole attire et encourage la concurrence sur la couche d’applications. Avec une couche de données qui réduit radicalement les barrières à l’entrée, le résultat final est un écosystème dynamique et compétitif d’applications. Ainsi qu’une valeur globale distribuée à un groupe étendu de parties prenantes. C’est ainsi que les protocoles tokénisés deviennent gros et que les applications deviennent fines.

Un nouveau business model, un nouveau jeu

C’est un grand changement. La combinaison de données ouvertes partagées avec un système d’incitations (qui empêche la création de marchés de type “le gagnant rafle tout”) change le jeu au niveau de la couche applicative. Cela crée une nouvelle catégorie de sociétés, avec des business models complètement différents, au niveau de la couche du protocole.

Un grand nombre de règles établies sur la création d’entreprises et l’investissement dans l’innovation ne s’appliquent pas à ce  nouveau modèle. Et aujourd’hui, nous avons probablement plus de questions que de réponses. Mais nous apprenons rapidement les tenants et les aboutissants de ce marché grâce à notre portefeuille dans la blockchain, et à la manière typique de USV, nous allons partager cette connaissance au fur et à mesure du voyage.

J’espère que cet article vous a apporté autant de valeur qu’à moi. Si c’est le cas, vous êtes libre de vous abonner à ma newsletter pour recevoir d’autres articles similaires.

Pour finir

Je rajouterai simplement qu’il est essentiel de bien comprendre le concept de token d’utilité (utility token versus security token). Ce qui donne de la valeur au token d’utilité c’est sa fréquence d’utilisation. Il ne faut pas confondre leur fonctionnement avec celui d’une action.

En effet, rappelons-nous que le régulateur américain (la SEC) a déclaré que les utility tokens ne devaient pas être considérés comme des securities (des actions).

Ainsi, pour anticiper quels seront les tokens qui s’apprécieront le plus demain, il faut anticiper quels seront les tokens qui seront les plus utilisés. La question revient donc à se demander quelles seront 1/ les bockchains les plus populaires et 2/ qui auront mis l’utilisation de leur token au cœur de leur stratégie de développement.

Au final, la question revient donc bien à trouver les principaux protocoles ouverts de demain (plutôt que les apps de demain).

NB. : Si vous désirez commencer à vous familiariser avec les services décentralisés : Vous pouvez télécharger l’explorateur Brave ici. Il permet l’élimination automatique des publicités et la protection de vos données personnelles. Personnellement, c’est l’explorateur que j’utilise.

Pour copier et partager : https://mikaelecanvil.com/valeur-protocoles-blockchain/

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