Comment se mettre au travail: 12 routines d’artistes (Daily Rituals)

Un stoïque moderne sait que la façon la plus efficace de discipliner ses passions consiste à discipliner son temps : prévois ce que tu veux ou devrais faire durant la journée. Puis fais-le exactement au même moment tous les jours. Ainsi tes passions ne te troubleront pas.” – W. H. Auden

Comment les artistes s’y prennent-ils pour avancer dans leur production ?

Pendant plusieurs années, Mason Currey s’est penché sur les techniques utilisées par les artistes pour pouvoir avancer dans leur art.

Il a rassemblé ses recherches sur son blog Daily Routines. Le livre Daily Rituals: How Artists Work constitue la synthèse de l’ensemble de ses recherches.

Les résultats issus de ses observations battent en brèche la vision romancée de la production artistique. Vision selon laquelle l’artiste attendrait que l’inspiration lui vienne pour commencer à travailler.

Non, la page blanche n’est pas vaincue par l’inspiration. Mais par la détermination et la persévérance. Deux qualités qui se matérialisent par la mise en place d’un système de routines.

En effet, au fil des différentes histoires, on s’aperçoit que, pour pouvoir avancer de façon efficace, la grande majorité des artistes ont développé des routines journalières. Et vu la rigueur avec laquelle ils suivent leurs routines, le terme “rituel” semble plus adéquat.

Ces rituels leur permettent de tirer avantage de deux ressources limitées : le temps et la volonté. En développant de bonnes habitudes, soit des automatismes constructifs, ces artistes permettent à leur esprit de se concentrer uniquement sur leur art. Ainsi, ils deviennent plus productifs en évitant la dispersion, grande consommatrice de temps et d’énergie.

De plus, le fait de se fixer des routines protège les artistes des caprices de leur humeur qui pourraient compromettre leur avancée.

Pour illustrer sa théorie du rituel au centre de la stratégie de production de l’artiste, Mason Currey s’appuie sur plus de 150 cas d’artistes célèbres issus de diverses professions : écrivains, compositeurs, peintres, chorégraphes, poètes, philosophes, sculpteurs, scientifiques, réalisateurs de films et dramaturges.

Je vous propose de découvrir ci-dessous 12 cas riches d’enseignements pratiques :

#1 : Simone de Beauvoir (1908 – 1986)

Je suis toujours pressée d’y aller, quoiqu’en général, je n’aime pas commencer la journée.” Simone de Beauvoir, 1965, The Paris Review

Je prends d’abord mon thé et, ensuite vers dix heures, je me mets en route pour travailler jusqu’à une heure. Ensuite, je vois mes amis et après, vers cinq heures, je retourne travailler jusqu’à neuf heures. Je n’ai aucune difficulté pour reprendre le fil de mon travail dans l’après-midi.

Simone de Beauvoir éprouvait plus de difficulté à ne pas travailler qu’à travailler. Lorsqu’elle prenait des vacances, elle commençait à ressentir de l’ennui si elle restait sans travailler pendant plusieurs semaines.

Sa routine journalière de travail intégrait sa relation avec Jean-Paul Sartre. Relation, aussi bien intellectuelle que sexuelle-libertaire, qui a duré de 1929 jusqu’à la mort du philosophe en 1980.

Beauvoir travaillait seule le matin. Ensuite, elle déjeunait généralement avec Sartre. Puis, l’après-midi, ils travaillaient en compagnie l’un de l’autre mais en silence, dans l’appartement de Sartre. Le soir, ils sortaient ensemble ou chacun de leur côté.

#2 : Benjamin Franklin (1706 – 1790)

Dans son autobiographie, le père fondateur des Etats-Unis a indiqué un système d’habitudes qu’il suivait pour atteindre la perfection morale en treize semaines.

Chaque semaine était dédiée au développement d’une vertu particulière (tempérance, propreté, modération, etc.).

Franklin pensait que s’il pouvait appliquer pendant une semaine entière une vertu sans aucun écart alors il en ferait une habitude.

Tous ses écarts à la règle étaient soigneusement indiqués dans son calendrier. Et il recommençait inlassablement jusqu’à ne plus faire d’écart sur une semaine entière. C’est seulement sous cette condition qu’il pouvait passer à la vertu suivante pour une nouvelle semaine.

#3 : Thomas Mann (1875 – 1955)

L’écrivain allemand était debout à 8 heures. Il prenait son petit déjeuner avec sa femme. A 9 heures, il fermait la porte de son bureau et se rendait indisponible pour les visiteurs, les appels téléphoniques et pour la famille. Les enfants n’avaient pas le droit de faire du bruit entre 9 heures et midi.

La matinée était son moment le plus productif. Il considérait que tout ce qui n’était pas produit le matin était perdu puisque cela devrait attendre jusqu’à la matinée suivante. Aussi se forçait-il à “serrer les dents et à faire un petit pas à la fois”.

Une fois la matinée finie, il prenait son repas et s’accordait son premier cigare de la journée. A noter que sa consommation de tabac était strictement identique d’une journée sur l’autre : douze cigarettes et deux cigares.

Après son repas, il s’asseyait sur son sofa et lisait tout l’après-midi. Ses lectures comprenaient la presse, des périodiques et des livres. Il terminait la lecture à 16 heures. Puis il faisait une sieste d’une heure.

A 17 heures, Mann rejoignait sa famille pour le thé. Ensuite, il écrivait des lettres, des revues et des articles. Il recevait aussi des visiteurs ou des appels téléphoniques.

Avant le dîner de 20 heures, il faisait sa promenade du soir. Après le dîner, sa famille recevait des amis ou bien il passait tranquillement la soirée en famille à jouer avec le gramophone ou à lire.

#4 : Patricia Highsmith (1921 – 1995)

Il n’y a pas de réelle vie en dehors du travail, soit en dehors de l’imagination.” – Patricia Highsmith, dans son journal

La romancière américaine écrivait tous les jours. Généralement, le matin, durant trois ou quatre heures. L’auteure de The Talented Mr. Ripley pouvait aller jusqu’à écrire 2000 mots un bon jour.

Sa technique pour écrire consistait à rendre l’acte le plus agréable possible. Elle s’installait sur son lit. A côté d’elle étaient posés ses cigarettes, ses allumettes, son cendrier, sa tasse de café et ses donuts.

Une de ses habitudes consistait à se servir un verre d’alcool fort avant de commencer. Il ne s’agissait pas de se griser. Elle disait qu’elle faisait cela pour réduire son niveau d’énergie.

#5 : Karl Marx (1818 – 1883)

Marx est arrivé à Londres en tant qu’exilé politique en 1849.

Tous les jours, il se rendait à la salle de lecture du British Museum sur les horaires d’ouverture. Soit de 9 heures à 17 heures. Le soir, il continuait chez lui à enchaîner de longues heures de travail.

En 1858, cela faisait déjà plusieurs années qu’il écrivait son ouvrage majeur Le Capital. La conception de cet essai de science politico-économique allait d’ailleurs l’occuper pour tout le reste de sa vie.

Le philosophe allemand n’a jamais eu d’emploi régulier. Sa famille et lui étaient entretenus par son ami et collaborateur de toujours Friedrich Engels. Libéré de toute obligation financière, Karl Marx pouvait ainsi vouer sa vie à ce qu’il considérait comme sa mission : le combat révolutionnaire.

J’ai sacrifié toute ma fortune au combat révolutionnaire. Je ne le regrette pas, au contraire. Si je devais recommencer ma carrière, je ferais exactement la même chose” disait-il, en 1866, à un collègue activiste politique.

#6 : Gertrude Stein (1874 – 1946)

Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’écrivaine américaine a quitté Paris pour emménager dans l’Ain avec sa partenaire Alice B. Toklas.

Stein se levait tous les matins à 10 heures. Elle ne travaillait pas dans un bureau. Elle prenait la voiture et partait avec son amie à la recherche d’un bon endroit dans la nature.

En effet, l’artiste préférait écrire à l’extérieur. Elle trouvait l’inspiration en observant le paysage, notamment les roches et les vaches.

Il leur arrivait ainsi de changer plusieurs fois de spot dans une même journée. Puis, quand l’inspiration venait, elle écrivait rapidement. Généralement, la phase d’écriture durait quinze minutes.

L’écrivaine reconnaît qu’elle n’a jamais été capable d’écrire plus d’une demi-heure par jour. Mais elle rajoute : “si vous écrivez une demi-heure par jour, cela finit par faire beaucoup au fil des années. Mais pour que cela fonctionne, il faut que tous les jours, sans jamais en manquer un, vous vous posiez pour écrire durant cette demi-heure.”

#7 : Ernest Hemingway (1899 – 1961)

Ernest Hemingway se levait très tôt. A 5h30 ou 6h, soit en même temps que le soleil. Et cela même s’il avait bu très tard la nuit d’avant. Il ne vivait que pour l’écriture.

Quand je travaille sur un livre ou une histoire, j’écris tous les matins dès la première lueur du jour. Il n’y a personne pour vous déranger et c’est sympa et froid. Puis, tu commences à travailler et tu te réchauffes au fil de l’écriture.”Hemingway

Vous avez commencé à 6 heures du matin, disons, et vous pourriez aller jusqu’à midi ou un peu avant. Rien ne peut vous blesser, rien ne peut se passer, rien n’a de sens jusqu’au prochain jour où vous reprendrez le travail. C’est l’attente jusqu’au prochain jour qui est difficile à traverser.” Hemingway

L’écrivain américain surveillait sa productivité en mettant sa production journalière sur un graphique. Quand son travail n’avançait pas, il prenait une pause en répondant à des courriers. Puis il retournait au travail.

#8 : B. F. Skinner (1904 – 1990)

Le fondateur de la thérapie cognitivo-comportementale appliquait ses théories sur lui-même. C’est-à-dire qu’il se conditionnait lui-même à écrire tous les matins en ayant recours à des techniques.

Par exemple, il utilisait un réveil pour se chronométrer pendant qu’il travaillait. D’autre part, il évaluait son volume de production en le reportant sur des graphiques.

Le scientifique se levait entre 6 heures et 6 heures et demi, après avoir écouté les infos à la radio. Il déjeunait seul puis il faisait un peu de lecture (romans et presse).

Ensuite, il se rendait dans une chambre qui lui servait de bureau pour travailler sur ses livres, ses dictionnaires et ses différentes études. Dès qu’il s’asseyait, il enclenchait le chronomètre pour mesurer le temps passé à son bureau. Toutes les douze heures, il rajoutait un point sur son graphique pour évaluer sa productivité par unité de temps.

Plus tard dans la matinée, il parcourait à pieds deux kilomètres pour se rendre à son bureau. Il répondait au courrier et recevait des gens. Il rentrait chez lui pour le déjeuner.

L’après-midi était beaucoup moins productif. Il travaillait dans le jardin, faisait un peu de natation dans la piscine familiale. Parfois, il recevait des amis.

Ensuite, dîner. Enfin, à 10 heures au plus tard, il se couchait (seul). En général, toutes les nuits, il se réveillait une heure et il en profitait pour prendre des notes. Puis, il retournait dormir.

Il a suivi ce rituel tous les jours, sept jours par semaine, vacances inclues, jusqu’à quelques jours avant sa mort.

#9 : William James (1842 – 1910)

Rappelle-toi, c’est seulement quand des habitudes constructives sont formées que l’on peut avancer dans des champs d’action réellement intéressants.” – William James

Le philosophe et psychologue américain, fondateur du pragmatisme, accordait une grande importance au fait de former des habitudes constructives. Il s’agissait d’ailleurs de l’un de ses champs d’étude favoris.

Dans son livre Psychology : A Briefer Course, le philosophe dit que “la grande mission” de l’éducation est de “faire de notre système nerveux notre allié et non pas notre ennemi”:

Plus nous pouvons faire passer de détails de notre vie quotidienne dans un système d’automatismes, plus les pouvoirs de notre esprit sont libres pour pouvoir s’exercer sur un travail adéquat. Il n’y a pas d’humain plus misérable que celui chez qui rien n’est habituel et tout est indécision. Et chez qui le cigare, la tasse de café, l’heure de se lever et d’aller se coucher chaque jour, sont sujets à une délibération volontaire.” William James

Il dénonçait surtout son comportement avec cette longue tirade. Il s’en voulait de ne pas avoir commencé plus tôt à développer un système d’habitudes constructives.

#10 : Stephen King (1947)

L’écrivain américain se lève autour de 8 heures. Tous les jours, il écrit et ne s’arrête jamais avant d’avoir atteint son quota journalier qui est de 2000 mots. Y compris durant ses vacances et son anniversaire. En général, il atteint son objectif vers 13h30.

L’après-midi c’est détente. Sieste, lecture, courrier, famille et TV. Dans ses mémoires, On Writing (Ecriture : mémoires d’un métier), King compare l’écriture à un sommeil créatif :

Comme votre chambre, votre salle d’écriture devrait être privée, un endroit où vous allez rêver. Votre programme – qui doit être le même tous les jours, vous devez quitter uniquement quand votre millier de mots est sur le papier ou sur support numérique – existe pour vous habituer, pour vous rendre prêt à rêver. De la même façon que vous vous apprêtez à aller dormir en allant vous coucher approximativement à la même heure tous les soirs tout en suivant votre rituel habituel.

A la fois dans l’écriture et dans le sommeil, on apprend à être physiquement immobile et en même temps on encourage notre esprit à se débrancher de la monotonie rationnelle de nos journées. Et, tandis que notre esprit et notre corps grandissent en s’habituant à une certaine quantité de sommeil chaque nuit – six heures, sept, peut-être les huit recommandés – de la même façon, vous pouvez entraîner votre esprit éveillé à dormir de façon créative et à travailler sur des rêves éveillés lesquels sont les travaux de fiction à succès.”

#11 : Charles Darwin (1809 – 1882)

Le naturaliste anglais s’était retiré dans un petit village pour pouvoir avancer sur son livre majeur L’origine des espèces. Il a mené pendant longtemps une double vie, gardant ses pensées novatrices – et hérétiques pour l’époque – sur l’évolution et la sélection naturelle pour lui-même.

Il commençait à travailler sur ses sujets les plus importants dès 8 heures. Ensuite, il faisait une petite marche puis prenait son petit déjeuner en solitaire. Encore une heure et demi de travail, puis il allait rencontrer sa femme Emma. Ils lisaient le courrier ensemble.

Après cet instant de détente, il retournait dans son bureau à 10h30. Il travaillait jusqu’à midi. Il considérait alors que c’était la fin de sa journée de travail. Fin qu’il ponctuait d’un “j’ai fait une bonne journée de travail”. Il faisait ensuite sa grande promenade de la journée avec son chien puis rentrait chez lui pour déjeuner.

Après le déjeuner, il se posait sur le sofa pour lire les news. Puis il répondait au courrier jusqu’à 15 heures. Ensuite, il allait faire une sieste jusqu’à 16 heures. Il faisait à nouveau une promenade qui durait généralement une demi-heure. Puis, il retournait dans son étude pour une nouvelle heure de travail. Il se reposait, lisait un roman puis il rejoignait sa famille pour dîner. Avant d’aller dormir, il lisait un livre scientifique puis il écoutait Emma jouer du piano.

#12 : George Orwell (1903 – 1950)

En 1934, Orwell s’est retrouvé dans la situation critique que connaissent la plupart des jeunes aspirants écrivains. Bien qu’il avait publié son premier livre, Dans la dèche à Paris et à Londres, depuis plus d’un an, il ne pouvait pas survivre avec ses revenus littéraires.

Une tante a fini par lui trouver une position intéressante : un poste d’assistant dans une petite librairie londonienne. Le futur auteur de 1984 a pu commencer à développer une routine autour de cet emploi stable :

Réveil à 7 heures. Il allait ouvrir la boutique à 8h45 et il y restait pendant une heure. Ensuite, c’était temps libre jusqu’à 14 heures. Puis, il retournait dans le magasin jusqu’à 18h30.

Cet emploi lui permettait de disposer de plus de 4 heures le matin, son moment préféré, pour pouvoir écrire. Il en a pleinement profité.

Au cœur du système : les routines

Vous venez de lire ma présentation du livre Daily Ritual de Mason Currey. A travers ces différentes anecdotes, nous avons pu constater la différence entre le fonctionnement d’un professionnel et celui d’un amateur.

L’amateur compte sur l’inspiration et la motivation. Le professionnel, quant à lui, s’appuie sur un système qui comporte trois principaux piliers :

-Le moteur : l’engagement

-La raison : la mission, la passion, l’ambition ou la vocation

-La méthode : les routines (soit le conditionnement du corps et de l’esprit par la répétition)

J’espère que, tout comme moi, vous avez trouvé ces différentes anecdotes très instructives. Pour retrouver la suite des histoires et aussi afin d’avoir plus de détail sur les histoires des artistes que j’ai évoquées, je vous invite à vous procurer le livre.

Pour en savoir plus sur les habitudes, vous êtes libre de vous abonner à ma newsletter.

A retenir : Tentez de développer un système qui vous permette de donner le meilleur de vous de façon ponctuelle mais sur la plus longue durée possible. Faible intensité * Longue durée > Haute intensité * Courte durée.

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