Jouer sa peau. Ou comment avoir de l’impact.

Jouer sa peau – Nassim Taleb

“La réalité se moque pas mal d’avoir raison. Ce qui compte, c’est la survie.”– Nassim Taleb.

Si vous suivez mon blog depuis quelques temps, vous savez que j’apprécie particulièrement la pensée pertinente de Nassim Taleb. J’ai déjà présenté les idées essentielles de son principal best-seller (Le Cygne Noir) ainsi que celles de son premier opus sur l’incertitude (Le Hasard Sauvage). D’ici la fin de l’année, je compte également faire la synthèse de Antifragile : Les bienfaits du désordre.

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Nassim Nicholas Taleb est ce que l’on appelle un intellectuel pragmatique : quand il va dans le monde des idées, c’est pour y récupérer des éléments pratiques qu’il ramène dans le monde concret.

Il s’agit également d’un penseur hétérodoxe au parcours original. Ancien trader, il est devenu écrivain, chercheur et philosophe du hasard. Son thème favori est la prise de décision en situation d’incertitude.

“Penseur d’action”, il prend parfois position sur des sujets sensibles. Il joue sa peau ou, comme disent les américains, il a du Skin in the game. Et cela tombe bien car, aujourd’hui, nous allons parler des principaux enseignements de ce livre.

En effet, dans Jouer sa peau : asymétries cachées dans la vie quotidienne, le spécialiste de l’incertitude nous montre que des asymétries se cachent dans nos choix quotidiens. Tenir compte de ces asymétries vous aidera à prendre de meilleures décisions.

Voyons les principaux enseignements pratiques de cet essai.

#1 : Le problème du Principal-Agent

Ce problème exprime l’asymétrie d’intérêts qu’il y a dans une transaction entre celui qui joue sa peau et celui qui ne la joue pas. On peut le visualiser comme une divergence d’intérêts entre le propriétaire (Principal) et l’employé (Agent).

Pour faire avancer son entreprise, l’intérêt du fondateur est d’agir. Il a du skin in the game. Par contre, pour toucher son salaire, l’intérêt (bien compris) de l’employé est de paraître agir (aux yeux du propriétaire).

On retrouve également cette divergence des intérêts entre le vendeur (Principal) et l’acheteur (Agent). Prenons le cas d’un coach. Si, dans les faits, ce coach n’est pas exposé aux conséquences de l’application de ses conseils, cela fait de lui un professeur. Il ne joue en effet pas sa peau puisqu’il vend des solutions qu’il n’applique pas lui-même dans son quotidien. Cette situation n’est pas comparable à celle d’un mentor qui donnerait des conseils pratiques.

Que peut réellement espérer apprendre celui qui achète des conseils à un professeur ? Uniquement apprendre à vendre des conseils (devenir un professeur par imitation).

Enseignement n°1 : dans une interaction avec quelqu’un qui vous vend quelque chose, déterminez son véritable intérêt en observant ses actions; ne vous fiez pas à son intérêt affiché en écoutant ce qu’il dit. Les meilleurs conseils sont ceux des mentors (car ils conseillent par rapport à ce qu’ils font).

Enseignement n°2 : si vous êtes le Principal (le fondateur), ne supposez pas que les motivations de l’Agent sont alignées sur les vôtres. Par contre, développez un système de motivation qui incite le plus possible l’Agent à se comporter comme un Principal.

Enseignement n°3 : Si vous êtes un Agent (le salarié), apprenez à penser comme un Principal (un fondateur). Prenez cette habitude et ce ne sera plus qu’une question de temps avant que vous ne deveniez réellement un Principal. Pour cela, ciblez les petites sociétés, celles où les responsabilités sont visibles et souples. Mouillez la chemise. Pour avancer, il faut jouer sa peau. Car, quand on joue sa peau, on entreprend toutes les actions nécessaires pour survivre.

#2 : La minorité intolérante domine souvent la majorité tolérante

La seconde asymétrie que Taleb met en évidence est celle que l’on retrouve dans les comportements de consommation. Il s’agit d’une asymétrie de choix. La minorité la plus intolérante – celle qui joue le plus sa peau par rapport à une conviction, une religion, ou la santé – va souvent l’emporter sur la majorité tolérante.

Taleb appelle cela la règle de la minorité. Et il indique qu’il suffit qu’une minorité intransigeante atteigne une masse critique, comme 3% de la population, pour imposer à cette dernière ses préférences de consommation.

La minorité est le groupe intransigeant et la majorité, le groupe flexible. Par exemple, dans certains endroits des Etats-Unis, où une petite fraction des habitants respecte des règles religieuses liées à une alimentation, vous ne trouverez qu’un certain type de viande (kasher, halal ou autre). En effet, ne servir que du kasher/halal facilite les choses pour les producteurs. Le consommateur kasher/halal ne mangera jamais de produits non kasher/halal. Mais un consommateur qui ne mange pas spécifiquement kasher/halal peut très bien le faire.

Un autre exemple : une personne handicapée ne peut accéder qu’aux toilettes handicapées; par contre, une personne qui ne l’est pas (majorité flexible) peut accéder aux deux types de toilettes. On peut continuer avec les personnes allergiques (aux cacahuètes) qui tendent à faire disparaître de plus en plus les traces (de cacahuètes) dans les produits servis à tous (par mesure de précaution du fournisseur).

Enseignement : La règle de la minorité s’impose généralement quand une minorité motivée fait face à une majorité flexible ou indifférente. Il suffit de quelques activistes tenaces pour imposer des choix de consommation à toute une société. L’intransigeance dans les choix – par le fait de jouer sa peau – est un effet de levier puissant.

#3 : Le véritable juge c’est le temps

L’effet Lindy est un modèle selon lequel l’espérance de vie future d’une chose impérissable est exponentiellement proportionnelle à son âge actuel. Dit autrement, plus une chose a survécu au temps et plus il est probable qu’elle survive encore longtemps.

L’effet Lindy concerne uniquement les choses qui sont impérissables comme les technologies, les livres, les idées et les institutions. Ainsi, selon ce modèle, plus un livre ancien est encore lu aujourd’hui et plus il est probable qu’il sera encore lu dans de nombreuses années.

Ici, l’asymétrie est située dans le temps, dans l’espérance de vie résiduelle qui augmente (au lieu de diminuer) avec l’ancienneté. Plus quelque chose a survécu en univers risqué et plus ses chances de survie sont élevées. C’est une sorte d’évolutionnisme : ce qui n’est pas adapté doit évoluer ou disparaître; ce qui est déjà adapté survit en restant stable.

Enseignement n°1: Dans notre époque de culte de la jeunesse, il est important de se rappeler que certaines choses indiquent leur véritable valeur en passant le filtre du temps. Les jugements objectifs sur les idées, les livres, les technologies et les institutions ne sont pas ceux des contemporains. Le véritable juge est le temps. Vous ne savez pas quel livre intéressant lire ? Vous hésitez entre les derniers best-sellers ? Exploitez l’effet Lindy en choisissant un classique (Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle, Epictète, La Bruyère, La Rochefoucauld, etc.).

Enseignement n°2: Les meilleures choses que l’on peut faire pour nos contemporains seront bien souvent les choses qui seront également utiles aux générations futures. De façon générale, inscrivez vos actions dans la durée. Privilégiez ce qui résiste à l’épreuve du temps.

#4 : Ceux qui n’ont pas la tête d’emploi sont souvent les plus compétents

Supposons que vous ayez le choix entre deux chirurgiens de même rang pour subir une opération délicate. Le premier chirurgien a le physique de l’emploi (svelte, élégant, mains fines); il ressemble à un acteur de série. Le second ressemble à un boucher. Il ne soigne pas du tout son apparence et il a un langage grossier. Lequel choisissez-vous ?

La plupart des gens vont choisir celui qui a la tête de l’emploi. Pourtant, le fait que le second ait réussi sans avoir la tête de l’emploi envoie un signal très fort sur ses compétences : il a dû surmonter des difficultés que le premier chirurgien n’a pas rencontrées.

Considérons deux jeunes coachs en séduction. L’un est un bel homme distingué et l’autre possède un physique dans la moyenne. Les deux hommes ont le même taux de succès dans la vie avec les femmes. Lequel des deux possède les meilleures techniques de séduction ? Il est probable que ce soit celui au physique dans la moyenne. En effet, il doit développer un “surplus” de technique pour compenser son physique moyen. L’asymétrie “physique réel versus physique de l’emploi” est compensée par la compétence.

Enseignement : Dans les professions qui nécessitent de mettre sa peau en jeu pour réussir (écrivain, scientifique, artisan, entrepreneur, etc.), une image qui ne colle pas avec la fonction peut être le signe de quelqu’un qui est plus compétent. Dans d’autres professions (politiciens, PDG, etc.), l’image sera importante car des facteurs subjectifs (l’approbation physique, la ressemblance, la séduction, etc.) rentreront en ligne de compte.

#5 : Les enseignements généraux : pas de récompense sans un minimum de risque

Quand quelqu’un n’est pas exposé aux conséquences de ses actes, il agit d’une façon différente que s’il y avait été exposé. Si, en cas de profit, vous touchez gros mais, qu’en cas d’échec, vous n’êtes pas sanctionné, alors votre prise de risque sera plus élevée que dans une situation symétrique entre risque et profit. Votre décision sera biaisée moralement et économiquement. C’est le principe de l’aléa moral (bien connu par les assureurs).

Vous pouvez ici penser au comportement des géants bancaires “too big to fail” : privatisation des profits et socialisation des pertes. Cela revient à : “Pile je gagne; face, tu perds”.

Aussi, pour Taleb, dans un système efficace, comme celui de la nature, ceux qui gagnent gros sont ceux qui jouent leur peau. Nul n’est censé gagner gros sans s’exposer au risque de contrepartie imposé par le contact avec la réalité.

Chacun porte sur soi les cicatrices de sa vie

Cependant, gardez à l’esprit qu’une bonne stratégie consistera à exploiter certaines asymétries entre risque et profit. Optimisez votre ratio risque/rendement.

Pour prendre de bonnes décisions, tout un chacun doit savoir qu’il en subira lui-même les conséquences (bonnes ou mauvaises). Bref, pour créer un fort impact positif, il faut jouer sa peau. En conclusion, pour exister, prenez des risques.

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